Une famille heureuse - Nana & Simon

Manana est enseignante en Géorgie. Elle vit dans un petit appartement avec son mari, ses deux grands enfants et ses parents. Les trois générations se bousculent, s'invectivent, dans la promiscuité de l'appartement défraîchi. Point d'intimité possible dans ce contexte. Encore moins une vie à soi, surtout quand on est une femme et que tout ce qui n'est pas de l'ordre de l'abnégation est une mise en péril de l'équilibre familial. 

Manana veut vivre seule. Pas loin. Mais suffisamment pour ne pas être envahie constamment par d'autres qui décident à sa place. Sa mère qui voudrait qu'elle mange "un vrai repas" au lieu de se contenter d'une part de gâteau. Sa fille qui lui reproche de la réveiller le matin quand elle prend ses vêtements dans la chambre. Son mari qui, pour l'anniversaire de Manana qu'elle ne veut pas fêter, fait venir ses copains à la maison jusqu'à une heure tardive pour finalement reprocher à son épouse de les avoir snobés. Que vont-ils penser de lui ? 

Quel âge a Manana ? L'âge d'avoir (peut-être) été amoureuse, de s'être mariée, d'avoir eu deux grands enfants, et sans doute d'avoir passé beaucoup de temps à vivre une vie dont elle ne veut pas. Mais son statut de femme la condamne à être perçue comme une "éternelle mineure", incapable de subvenir à ses besoins ou de s'assumer financièrement. Et dont le désir d'autonomie est hautement suspect : quelle mouche l'a piquée ? est-ce qu'elle aurait quelqu'un d'autre dans sa vie ? 

Quand Manana annonce qu'elle part vivre seule, elle déchaîne les passions et tout le monde y trouve son mot à dire : ingratitude, déshonneur, égoïsme, caprice. Et surtout : pourquoi ? Jamais Manana n'explique. Jamais elle ne cherche à se justifier, à s'excuser. Elle le fait, parce qu'elle ne veut plus se contenter d'un rôle de figuration dans sa propre existence. Avec un texte appris par coeur et des gestes minutieusement répétés. A un seul moment, elle donne un semblant d'explication à ses amies : "J'ai toujours voulu vivre seule". 


Si ses enfants ont l'air de se résoudre à ce choix, la mère de Manana, son frère, et tous les anciens de la famille ne l'entendent pas ainsi. Est-ce qu'elle a seulement bien réfléchi à ce qu'elle faisait ? Est-ce qu'elle réalise la honte qu'elle jette sur sa famille ? Que vont dire les voisins ? Enfin, si vraiment elle veut partir, et bien qu'elle parte, mais la porte lui sera toujours ouverte si elle veut revenir. Quand elle aura réalisé son erreur. 

Dans une société où on attend d'une femme qu'elle soit au service de sa famille, où elle doit se considérer chanceuse d'avoir un peu d'éducation, un travail, quelques loisirs et un mari qui n'est ni alcoolique ni criminel, aspirer à l'autonomie relève de la transgression. Pire : de la menace. Celle d'ébranler un système patriarcal, construit sur l'intériorisation de normes sociales arbitraires et phallocentristes et qui ne doit sa survie qu'à la manipulation, voire la violence morale et/ou physique, et la coopération active de certaines figures (y compris féminines). 

Si le dernier quart du film traîne en longueur pour déboucher sur une fin maladroitement amenée, "Une famille heureuse" met le doigt sur les postures pernicieuses de celles et ceux qui déclarent vouloir votre bien pour mieux vous maintenir dans l'asservissement.


"Je ne te laisserai pas partir ! Tu n'iras nulle part ! Tu nous déshonores tous !"
- La mère de Manana

"Ma soeur a emménagé ici. Tu connais des gens dans le coin ? Je ne veux pas qu'on l'embête, c'est ça qui m'inquiète." 
- Le frère de Manana

"Réfléchis au chemin que tu prends. C'est gênant pour ta famille"
- Un oncle de Manana

Une Famille heureuse - Nana & Simon

 


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